J’adore quand les circonstances déposent une idée — bien emballée dans un joli papier-cadeau — sur le seuil de ma porte. Le week-end dernier, j’ai connu un tel moment à propos de nouvelles méthodes pour combiner le bienfait social et la création de valeur.

J’étais la semaine dernière à Menorca Millennials 2018 (en tant qu’ancien) pour assister aux Journées Communautaires et découvrir les startups de la nouvelle promo.

Cette année Menorca Millennials a mis l’accent sur le développement durable – en particulier, comment réconcilier les ambitions typiques d’une startup (chiffre, marge, sorties, etc.) avec les objectifs de développement durable de l’ONU.

Dans le cadre de ce thème, Matthias Ummenhofer, associé fondateur de Mojo Capital, et Jaime Vera du Fonds européen d’investissement ont parlé de l’ impact investing : la pratique d’orienter les financements vers les entreprises qui ont un impact social et/ou environnemental positif, en plus de leurs objectifs économiques.

La sérendipité frappe ! Dans l’avion pour Minorque, je venais de lire cet article dans The Economist sur l’altruisme efficace.

J’ai découvert l’altruisme efficace l’année dernière grâce à David Goldberg, co-fondateur et PDG de Founders Pledge. Ce groupe engage les fondateurs de startup à faire don d’un pourcentage de leurs gains de sortie à des organismes caritatifs sélectionnés selon les critères de l’altruisme efficace. J’ai signé cet engagement juste après avoir fait connaissance de David et de son organisation.

Coïncidence n’est pas causalité, certes. Mais je ne pouvais pas ignorer la symétrie :

  • L’Impact Investing applique des principes et des critères d’impact social aux financements de type capital-risque.
  • L’altruisme efficace applique des principes et critères de style capital-risque (p. Ex. « Dollars dépensés par vie sauvée » ) à la philanthropie.

Ces tendances sont-elles convergentes ? Cette convergence serait-elle souhaitable ?

Dans l’avion du retour, survolant les nuages ​​méditerranéens, je me suis assoupi. J’ai rêvé de trois cadrans, étiquetés: People, Profits, Planet. Une ONG pourrait régler « Profits » à zéro et un des autres cadrans à une valeur élevée. Un entrepreneur « pécuniophile » pourrait laisser « People » et « Planet » à zéro, et ne booster que « Profits ».

Le bon samaritain et le capitaliste invétéré peuvent être diamétralement opposés, mais ils sont aussi des points sur une ligne continue.

Pour compliquer les choses, dans la logique de l’altruisme efficace, l’optimisation des résultats économiques peut parfois produire le plus grand impact social. Si vous avez les compétences et les relations pour devenir gérant/e d’un « hedge fund », vous pourriez le faire, donner 50% de vos gains pour financer les missions de quinze (ou plus) bénévoles, et vivre très confortablement. Ceci serait moins satisfaisant personnellement, mais aurait un plus grand impact, que de devenir vous-même bénévole. Vous aurez sans doute du mal à convaincre vos amis que vous êtes altruiste, mais l’altruiste efficace se soucie plus de la substance que de l’apparence.

Au réveil, j’ai dû faire face à certaines vérités difficiles quant à mon approche préférée pour la construction d’une entreprise sociale, la méthode dite Triple Bilan: il n’y a pas une seule « bonne » façon de définir ces cadrans. Et ce n’est pas un jeu à somme nulle: si nous négligeons collectivement les cadrans People ou Planet, les Profits vont forcément s’effondrer un jour.

Le Triple Bilan ou #3BL est une méthode séduisante: faire de l’impact social et environnemental des objectifs de gestion mesurables, au même titre que le chiffre d’affaires et le résultat d’exploitation. Mais il ne s’ensuit pas que ces trois objectifs doivent recevoir le même coefficient. On pourrait essayer une sorte d’arithmétique de plafonnement et d’échange, une méthode à la mode pour gérer les empreintes carbone. Indépendamment de règles ou de mesures spécifiques, le plus important reste l’engagement à gérer une entreprise en gardant en vue ces trois objectifs.

Il y avait un troisième élément dans mon épiphanie heureuse ( « sérendipiphanie » ?). Avant de partir pour Minorque j’avais commencé le brouillon d’une candidature de « mission » pour SErtified.org. Cette organisation fournit un service indispensable: la validation objective des entreprises sociales par un tiers.

J’ai immédiatement rencontré des problèmes avec le brouillon, car Hubrix n’a pas d’élément de bien social spécifique dans son plan ; nos efforts ne profiteront pas non plus à une population particulière, comme les enfants ou les aveugles. Nous voulons plutôt que « faire le bien » fasse partie de notre ADN organisationnel, et ne soit pas juste une activité parmi d’autres. Cette volonté comprend par exemple les politiques suivantes :

  • Notre ratio de salaire (y compris les freelances à temps plein) est plafonné à 4:1 :
    l’employé le mieux payé ne peut gagner plus que 4 fois ce que gagne le moins bien payé
  • Nos produits seront gratuits, à perpétuité, à tout étudiant/e ayant une carte d’étudiant/e valide
  • Nous évaluons notre performance globale contre des critères 3BL

Un altruiste efficace reconnaîtra dans ces politiques l’ébauche d’un effort systématique pour atteindre un impact social maximum et durable. Mais cela ne correspond ni au profil attendu, ni aux critères d’admissibilité à de nombreuses sources de financement pour les entreprises sociales.

C’est un problème, pas seulement pour Hubrix mais pour tout le monde. Si nous nous concentrons uniquement sur les entreprises ayant un bienfait social explicite dans leur produit ou service, les entreprises pouvant être financées par le « impact investing » resteront minoritaires, et certaines entreprises seront tentées de « bricoler » un bienfait social dans un modèle commercial qui ne le justifie pas réellement.

Accordons le même respect et le même soutien aux entreprises qui sont des entreprises sociales par leur façon de faire, et pas seulement par ce qu’elles font. Ainsi, toute entreprise peut devenir une entreprise sociale. Si la pizzeria, le constructeur de bâtiments et la startup de recyclage de plastique peuvent toutes être des entreprises sociales, s’il y a un chemin éclairé et des motivations claires pour que chaque entreprise adopte une sorte de triple bilan, l’impact global sera extraordinaire – sûrement bien plus que si nous soutenions seulement les cas évidents.

Cette transformation peut se produire rapidement dès que:

  • Les investisseurs à impact repensent leurs critères pour définir les entreprises sociales
  • Les philanthropes deviennent moins draconiens envers le statut « à but non lucratif » comme précondition de financement
  • Les organismes tiers de validation et de certification tiennent compte de l’impact total d’un plan d’entreprise sociale, non seulement de « de à quoi ça ressemble »

S’il vous plaît partagez, commentez, développez, réfutez et discutez ce post. Le débat sur ces questions fera de nous tous de meilleurs entrepreneurs sociaux.


Ressources et lectures complémentaires :

À propos de l’ « impact investing » :

Altruisme efficace:

Triple Bilan:

Entrepreneuriat social:

Crédit Photo « Nuages » : Thomas Richter via Unsplash

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